Ateliers Psycho-Lévine

En concevant les Ateliers de Réflexion sur la Condition Humaine, Jacques Lévine proposait aux enfants – à toute personne, en réalité – de faire un voyage : voyage au pays des mots pour l'Atelier de Philosophie AGSAS, le premier qu'il a développé, puis voyage au pays de l'autre pour l'Atelier Psycho-Lévine.

Cette proposition résonne fortement aujourd'hui avec la préoccupation actuelle concernant le développement de l'empathie.

 

L'AGSAS a témoigné de l'expérience de l'empathie que fait vivre l'Atelier Psycho-Lévine lors du 

1er colloque international

" Éduquer à l'empathie : où en sommes-nous ? "

en mai 2017, au Mans

 


Qu'est-ce qu'un Atelier Psycho-Lévine ?

 

Au départ, les interrogations de l'enfant 

 

Grâce à ses recherches et à sa très grande connaissance du développement de l’enfant, Jacques Lévine a défendu l’idée selon laquelle l’enfant, dès qu’il est au monde, s’interroge sur le fonctionnement de ce monde et cherche à comprendre « comment c’est, la vie ». À la suite d’Henri Wallon [1], Jacques Lévine évoque « l’effort que fait l’enfant pour mettre de l’ordre dans le monde » et le plaisir qu’il en retire :

 

« L’enfant s’interroge constamment, tantôt implicitement tantôt explicitement sur le fonctionnement des relations, sur les modalités du vivre ensemble. Il forme, que ce soit de façon nébuleuse ou structurée, ”une représentation de ce qu’est la condition humaine”» [2].

 

Il est important que cette interrogation trouve sa place à l’école et que « le monde de la lecture ne soit pas séparé de la lecture du monde » (J. Lévine). Les savoirs proposés par l’école ne doivent pas être reçus seulement comme des savoirs livresques mais aussi comme des réponses trouvées par les hommes aux questions et obstacles qu’ils ont rencontrés et qu’ils rencontrent encore. 

C’est dans le but d’offrir aux enfants un espace pour penser les questions de la vie que Jacques Lévine a créé les Ateliers de Réflexion sur la Condition Humaine (ARCH) [3]. Tous les enfants, dont ceux qui sont le plus en difficulté, y trouveront l’étayage et le plaisir que procure l’invitation à réfléchir aux grands problèmes de la vie...« parce qu’il faut admettre que l’apprentissage qui s’installe d’emblée et facilement chez les uns, a besoin, chez d’autres, d’un étayage préalable où l’enfant peut faire une expérience non scolaire d’expansion de son Moi pensant. » [4]

 

Le dispositif

 

Dans les ARCH, l’Atelier Psycho-Lévine explore les façons de vivre les situations rencontrées dans l’existence, qu’elles soient des expériences agréables ou non. 

Une seule question y est posée, toujours formulée de la même façon : « Que peut ressentir quelqu’un qui... ? »

Si, dans l’Atelier de Philosophie AGSAS®, il s’agit de proposer aux élèves de mettre en route leur pensée et de faire un voyage vers « le pays du mot », dans l’Atelier Psycho-Lévine, il s’agit de se mettre en route vers « le pays d’un autre et de son ressenti ». Expérimentés d’abord par Michèle Sillam [5] en 2003, ces ateliers n'ont cessé de se développer, avec d’autres membres de l’AGSAS, auprès d’enfants, d’adolescents et d’adultes. Ils entrent maintenant dans des dispositifs de formation à l’Éducation nationale et ailleurs, dès lors qu’il s’agit de se mettre en position de « s’interroger sur la logique de l’autre », comme nous y invitait Jacques Lévine, notamment quand cet autre nous déconcerte. 

Le dispositif de l’Atelier Psycho-Lévine comporte trois moments : 

- un avant-propos sur le mot « psychologie »

- une invitation à essayer d’entrer dans le monde d’un autre, en répondant par écrit, de façon anonyme, à la question « Que peut ressentir quelqu'un qui....? » 

- une lecture au groupe de ces écrits faite par l'animateur de l’atelier.

 

Les témoignages des enseignants qui ont animé ces ateliers disent l’intérêt des élèves pour cette activité, la qualité du silence et de l’écoute qui s’installent, au moment de la lecture des écrits des élèves par l’adulte et enfin la transformation du climat de la classe au fil des ateliers. Certains enseignants ont aussi témoigné de la difficulté à nommer ces ateliers de « psychologie », tellement le mot peut se charger de représentations négatives dans l’institution « école ». Ils les ont nommés « ateliers de ressentis », « ateliers d’expérience de l’empathie ». Cependant, pour l’AGSAS, l’appellation « Atelier Psycho-Lévine » est celle retenue afin de marquer notre filiation à celui qui les a initiés dans sa réflexion avec M. Sillam.  

Pour Jacques Lévine, ces ateliers permettent « à la pensée de nous sur nous et à la pensée de nous sur l’autre de se combiner, jusqu’au moment où le sujet devient le lieu d’une co-existence des deux pensées ». C’est ainsi qu’une sorte de « nous » vient s’installer, pour chaque membre du groupe. Chaque enfant ou adolescent prend alors dans le groupe ou dans la classe une nouvelle place, et le groupe ou la classe elle-même prend pour l’élève une nouvelle existence. 

 

Des effets sur le climat de classe

 

S’interroger sur la logique de l’autre, c’est être en empathie avec cet autre, c’est-à-dire non pas se mettre à la place de l’autre, prendre sa place, mais se mettre en position de réfléchir à ce qu’il ressent, à ce qu’il pense, à ce qu’il dit, à ce qu’il fait. Il s’agit d’un positionnement intérieur, un mode de perception, de connaissance psychique de l’autre sans souffrir avec ou pour lui. Le psychanalyste Didier Houzel définit cet acte comme « un organe de perception de la réalité psychique, un moyen de l’explorer » [6]. Psychiquement, « ”Être en empathie” signifie partager de façon partielle et sectorielle, mais vécue, l'expérience intérieure d'autrui en la ressentant et en parvenant également à se la représenter quelle qu'elle soit. L'empathie n'est pas une fusion, un collage, mais une identification passagère. Modalité de prise de connaissance de ce qui se passe chez l'autre, elle sert à comprendre ce qui nous est étranger chez l'autre. » [7]

 

Dans les ateliers Psycho-Lévine, s’interroger sur la logique d’un autre c’est s’exercer à se mettre en position de réfléchir par exemple à quelqu’un qui « se fait toujours remarquer », « qui arrive pour la première fois dans un groupe où il ne connaît personne », « à qui on fait des compliments pour la première fois »... Le travail imaginaire de l’atelier porte sur une identification passagère à un autre et il invite l’enfant, l’adolescent, à un changement de statut social, un changement d’appartenance. Il peut ainsi s’ouvrir à une autre conception de la croissance dans la mesure où il inclut la croissance de l’autre dans sa propre croissance. La mise en commun de ce travail que l’on peut qualifier « d’empathie imaginaire » a des effets sur le climat de classe, ce qui a amené Éric Debarbieux, Délégué ministériel chargé de la prévention et de la lutte contre les violences en milieu scolaire de 2012 à 2016, à inclure les ateliers ARCH parmi les moyens de prévention de la violence et des situations conflictuelles.

 

Un enjeu pour les sociétés

 

Au-delà de l’importance de ce qui se joue pour la classe, domaine que Jacques Lévine a passionnément voulu éclairer au bénéfice de la croissance des élèves et du travail des enseignants, il y a dans cette démarche un enjeu pour les sociétés, voire pour l’humanité. Puisque l’empathie, c’est « écouter comment l’autre écoute sa propre vie » selon la belle formule de Jacques Lévine, c’est aussi penser la possibilité de la vulnérabilité de l’autre tout en œuvrant à l’émergence d’une société plus fraternelle et démocratique. On retrouve cette exigence éthique dans le travail d’Edgar Morin pour qui « La compréhension intellectuelle nécessite d'appréhender ensemble le texte et le contexte, l'être et son environnement, le local et le global. La compréhension humaine nécessite cette compréhension mais aussi et surtout de comprendre ce que vit autrui » [8]. Nous retrouvons également chez la philosophe Martha Nussbaum, concernant l’éducation du citoyen du XXIème siècle [9], cette proposition de développer « l’imagination empathique ». 

 

Le dispositif des Ateliers Psycho-Lévine, d’apparence simple, s’enracine à l’école dans une conception de l’élève et de la relation qui oblige l’animateur à un positionnement éthique ainsi qu’à un engagement authentique et outillé pour créer le climat propice au travail de la pensée. 

C’est pourquoi il est nécessaire et indispensable de recevoir une formation pour comprendre les enjeux et les valeurs qui sous-tendent ce dispositif, différent d’un simple outil. 

 

 

[1] Henri Wallon : philosophe, psychologue, médecin, professeur et homme politique français (1879-1962), dont Jacques Lévine fut l’assistant au CNRS.

[2] Jacques Lévine, avec G. Chambard, M. Sillam et D. Gostain, L’enfant philosophe, avenir de l’humanité ? Ateliers AGSAS de réflexion sur la condition humaine (ARCH), ESF, 2008.

[3] Les ARCH : ensemble d’ateliers comportant les Ateliers de Philosophie AGSAS ®, les Ateliers Psycho-Lévine et les ateliers d’interrogation collective (La lettre à un ami).

[4] Jacques Lévine, Michel Develay, Pour une anthropologie des savoirs scolaires. De la désappartenance à la réappartenance ESF, 2003, 2011 (avec Bernard Delattre), p. 105. 

[5] Michèle Sillam était professeur de mathématique en collège à l’époque de l’expérimentation. Elle est maintenant formatrice à l’AGSAS et propose des formations dans l’Académie de Paris.

[6] Didier Houzel, Empathie, identification projective, intersubjectivité primaire, communication primaire, Toulouse, GERCPEA, 2007.

[7] Simone Korff-Sausse, Régine Scelles, Le journal des Psychologues 2011/3 n°286, article : « Empathie, handicap et altérité », p. 30.

[8] Edgar Morin, Enseigner à vivre. Manifeste pour changer l’éducation, Actes Sud, 2014. 

[9] Martha Nussbaum, Les émotions démocratiques, comment former le citoyen du XXIe siècle,Climats, 2011.

 

Pour compléter vous pouvez télécharger La première expérimentation